Personne ou individu, quelle société voulons-nous?

« On meurt pour une cathédrale, pas pour des pierres, 

pour un peuple, non pour une foule.

On meurt par amour de l’homme s’il est clé de voûte d’une communauté, 

on meurt pour cela seul dont on peut vivre. »

Dans une cathédrale, chaque pierre a sa place et son utilité. Enlevez en une, l'édifice menace de s'écrouler.

Dans une cathédrale, chaque pierre a sa place et son utilité. Enlevez-en une, l’édifice menace de s’écrouler.

J’ai bien cru ne jamais trouver de citation à placer en exergue de mon article ; mais j’ai retrouvé dans mes papiers ce beau passage de Saint Exupéry qui correspond tout à fait à mon sujet. En effet, lors d’une discussion, je me suis retrouvé dans un dialogue de sourd à cause de points de vue irréconciliables avec mon interlocuteur ; je me suis finalement rendu compte que lui voyait des individus là où je voyais des personnes. Il m’a donc semblé utile et pertinent de creuser un peu ces deux notions. Cet article vient d’ailleurs compléter un article antérieur : Entre rationalisme et subjectivisme, dérives du monde moderne.

Pour débuter cette réflexion, j’ai voulu m’appuyer sur le dictionnaire et ai fait appel au Larousse, mais les définitions se renvoient la balle, la personne étant un individu, et l’individu une personne. Cependant, une parenthèse capte mon attention. Celle-ci précise que l’individu se définit  » par opposition à la collectivité « . Et là, la lumière se fait. Si l’individu se définit par opposition au groupe, alors l’important est son unité par opposition au collectif qui est multiple. D’ailleurs in-dividuum, c’est ce qui n’est pas divisé. Nous pouvons donc dire de l’individu qu’il est la cellule de base d’un groupe. Voilà, ce n’était pas plus compliqué que cela, me dira t-on. Et pourtant, je ne suis pas satisfait de cette définition a minima. La suite de l’article me confirme dans cette voie, puisque l’individu est un terme générique pour tous les êtres vivants. Nous pouvons donc déduire aussi de cette première esquisse que l’individu tend à l’universalité.

Le bonhomme rouge n'est qu'un individu parmi d'autres identiques. Aucune personnalité, aucune relation interpersonnelle.

Le bonhomme rouge n’est qu’un individu parmi d’autres identiques. Aucune personnalité, aucune relation interpersonnelle.

Voilà qui commence à devenir intéressant. En effet, en tant que membre du groupe, l’individu est censé représenter tous les autres membres du groupe. Il en est l’étalon, l’unité de mesure. Ainsi, je peux acheter une botte de carotte (groupe) constituée d’une trentaine de carottes (individus) toutes semblables, mais non toutes identiques. L’individu est donc désincarné ; il n’est que la représentation du groupe auquel il appartient; il est l’élément qui permet l’étude du groupe. A ce titre, nous pouvons admettre qu’il est asexué ; car sinon, comment pourrait-il prétendre à l’universalité de la représentation ? L’individu permet en outre une projection d’un modèle sur la réalité dans un but scientifique, politique, social, ou que sais-je encore. Cela implique des limites à l’individu : comme objet d’étude, il doit être borné, limité, fini ; il est pour cette même raison coupé de tout contexte. Une définition possible de l’individu serait donc : modèle théorique qui permet d’appréhender un groupe.

Venons-en maintenant à la notion de personne. Dans l’Odyssée d’Homère, nous connaissons tous cet épisode fameux d’Ulysse et du cyclope Polyphème. Au cyclope qui lui demande son nom, Ulysse répond :  » mon nom est Personne « . En ne donnant pas son nom, Ulysse devient un anonyme ; il est un individu parmi d’autres ; il n’existe pour ainsi dire plus ; et c’est la douloureuse expérience que fera Polyphème lorsque devenu aveugle, il dira à ses compagnons :  » C’est Personne qui m’a fait cela « . Par ces mots, il montre son impuissance. Il n’a personne à désigner à la vengeance de ses amis. Cette histoire nous montre l’importance du nom. Donner un nom à un être humain, c’est affirmer son unicité. Il appartient certes à la race humaine, mais il a sa propre personnalité, son propre caractère, sa propre histoire. En un mot, il est unique. Ainsi, si quelqu’un me dit qu’un individu se promène dans ma rue, pour moi c’est un inconnu ; et il pourrait aussi bien s’agir d’un animal. Si on me dit M. Untel se promène dans la rue, ce n’est plus un individu, c’est une personne dont je peux parler, dont je connais l’histoire.

Face à Polyphème, Ulysse-Personne est un individu, autant dire un fantôme.

Face à Polyphème, Ulysse-Personne est un individu, autant dire un fantôme.

Voilà donc ce qui différencie l’individu de la personne : l’individu est neutre, la personne est sexuée ; l’individu est anonyme, la personne porte un nom ; l’individu est désincarné, figé hors de tout contexte, la personne a une histoire, des relations, une culture ; l’individu est borné, limité, la personne est infinie.

Une telle réflexion nous amène à penser l’environnement de l’individu et de la personne. Nous l’avons dit, l’individu appartient à un groupe, mais quelle est le milieu dans lequel évolue la personne ? C’est la société. Quelle discrimination (ou différence) pouvons-nous faire entre ces deux objets ? Commençons notre étude par le groupe. Le groupe est un ensemble d’individus définis par une caractéristique commune. Par exemple, la botte de carotte regroupe des carottes. Lesdites carottes n’ont de relation commune que par cette appartenance au groupe  » botte « . Nous pouvons donc dire qu’il s’agit d’une relation purement verticale individu-groupe. A cela nous pouvons ajouter la notion d’uniformité : les carottes sont toutes semblables, et la relation verticale est la même pour tous les individus du groupe.

La société, en revanche, est une sous-catégorie du groupe. Elle est certes un groupe, car elle regroupe des êtres humains, mais elle se distingue du groupe par des règles, une histoire et une culture propre. Elle s’en distingue surtout parce qu’elle regroupe des personnes. Et c’est là que je me démarque de la définition donnée par le Larousse pour qui la société est un  » ensemble d’individus vivant en groupe organisé  » ; un  » milieu humain dans lequel quelqu’un vit, caractérisé par ses institutions, ses lois, ses règles « . En effet d’après cette définition, la société ne serait qu’un groupe parmi d’autres ; les hommes pourraient vivre les uns à côté des autres sans relations interpersonnelles ; il n’y aurait là encore qu’une relation verticale de l’homme aux institutions, aux lois. Mais ce n’est pas la réalité des relations humaines. Ce qui prime dans l’organisation d’une société humaine, c’est bel et bien la relation horizontale, le rapport à autrui. Il n’est qu’à voir les témoignages de soldats qui, dans les situations critiques de la guerre, précisent que dans le feu de l’action, ce n’est plus le pays le plus important, c’est le copain d’à côté avec qui il se bat et qu’il veut protéger.

Le lien humain est d'abord un lien entre les personnes, avant d'être une relation à des institutions communes.

Les relations humaines sont d’abord des liens entre les personnes avant d’être une relation à des institutions communes.

Ce qui différencie donc la société du groupe c’est cela : non seulement elle est organisée, mais ses membres tissent entre eux des liens. Si le groupe est un ensemble uniforme d’individus semblables, la société est une communauté de personnes uniques et différentes.

Mais qu’en est-il dans notre société aujourd’hui ? Pouvons-nous encore parler de société, ou sommes-nous déjà devenu un groupe d’intérêts ? Commençons par le début. Nous vivons en France sous un régime démocratique, la République, dont la devise est « Liberté, Egalité, Fraternité ». Je m’intéresserai principalement aux deux premiers termes qui sont les plus forts symboliquement. Et déjà entre ces deux notions, l’une prend le pas sur l’autre, si l’on en croit Tocqueville.  » Si un peuple pouvait jamais parvenir à détruire ou seulement à diminuer lui-même dans son sein l’égalité qui y règne, il n’y arriverait que par de longs et pénibles efforts. Il faudrait qu’il modifiât son état social, abolît ses lois, renouvelât ses idées, changeât ses habitudes, altérât ses mœurs. Pour la perdre liberté politique, il suffit de ne pas la retenir, et elle s’échappe «  (De la Démocratie en Amérique, T2, II, chap 1). Nous entendons ici par liberté politique, la libre participation à la vie de la Cité (polis), c’est-à-dire de la société. Si l’on en croit Tocqueville, l’égalité a donc plus d’emprise sur les sociétés que la liberté. Quelles en sont les conséquences logiques ?

La Déclaration Universelle de droits de l'homme. De grandes idées qui, d'un statut d'idéal vers lequel tendre, vont devenir un absolu néfaste, un carcan.

La Déclaration Universelle de droits de l’homme. La notion d’égalité l’emporte sur celle de Liberté. L’équité n’y est pas mentionnée.

Vouloir l’égalité, c’est vouloir que toutes les personnes composant la société aient les mêmes droits, les mêmes devoirs ; vouloir l’égalité, c’est vouloir ne voir qu’une seule tête et qu’aucune ne dépasse. C’est le règne de la médiocrité, non au sens de juste milieu, mais de plus faible dénominateur commun (voir DEA, T1, I, chap 3). Pour arriver à cette égalité parfaite, qui soit une égalité dans tous les domaines (juridiques, sociaux, politiques, économiques…), la société marche inexorablement vers l’uniformisation. Quoi de plus rapide en effet qu’une justice qui prononcerait une sentence unique pour chaque délit ou crime, sans prendre en compte les circonstances ni la personnalité des personnes ? De ce fait, la société tend à faire disparaître la notion de personne au profit de celle d’individu. L’individu est un inconnu que je peux juger sans états d’âme, sans émotion. Ainsi disparaît peu à peu la fraternité ; et c’est le processus qui est à l’œuvre aujourd’hui dans notre monde. Rappelez-vous la définition d’individu : modèle théorique qui permet d’appréhender un groupe ; et dans ce groupe, l’individu n’a de relations que verticales. Aujourd’hui en France, notre plus petit dénominateur commun, c’est la nationalité française, et peut-être même simplement d’être domicilié en France. Notre relation devient quasiment exclusive à l’Etat. Combien de Français connaissent leur voisin de palier ? Combien de Français connaissent tous les habitants de leur immeuble ou de leur quartier ? Nous approchons à grands pas du nouveau despotisme prédit par Tocqueville :  » Je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destiné de tous les autres: ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine ; quand au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas  […]. Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort  » (DEA T2, II, chap 6).

Chacun ne se préoccupe plus que de ses plaisirs particuliers. Il n'est plus de Bien commun, plus de société.

Chacun ne se préoccupe plus que de ses plaisirs particuliers. Il n’est plus de Bien commun, plus de société.

J’ai du raccourcir la citation pour ne pas rallonger davantage mon propos, vous pourrez aller voir par vous-mêmes ; mais ce nouveau despotisme, à y regarder de plus prêt, ne trouve meilleure application que dans ce que nous appelons pompeusement l’Etat-providence. C’est un Etat qui gère tout, qui pourvoie à tout ; qui ne laisse finalement que le peu de liberté que nous ne lui avons pas encore concédé ; qui  » force rarement d’agir, mais s’oppose sans cesse à ce qu’on agisse « . Oui, sous couvert de félicité commune ou d’intérêt général, voire simplement par faiblesse ou lâcheté, nous avons abandonné nos libertés ; en refusant que d’autres soient plus puissants que nous, voire simplement différents, nous nous sommes aliénés des libertés fondamentales ; nous avons préféré l’égalité dans la servitude à l’inégalité dans la liberté. Mais que voulons-nous vraiment ? L’égalité vaut-elle que nous perdions notre libre-arbitre, que nous abandonnions toute volonté, toute initiative ? Voulons-nous rester des individus noyés dans la masse des individus ? Ne sommes-nous qu’un groupe réuni par un intérêt commun ? Ce n’est pas mon avis.

Il nous faut donc repenser nos relations sociales et notre société en plaçant la personne humaine au centre de la société. Nos hommes politiques se plaignent du manque de lien social : suscitons-le en réduisant le  » réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes  » qui nous régissent. Encourageons les initiatives personnelles pour rendre sa fierté à chaque citoyen. Retrouvons le sens de l’équité plutôt que le diktat de l’égalité. Les personnes humaines sont toutes égales en dignité parce qu’humaines, mais elles ont des aptitudes différentes selon la dotation de la nature. La nature nous a fait différents, pourquoi nous efforcer de gommer les différences ? Retrouvons la richesse de notre interdépendance avec les autres personnes de notre société,  » cela seul dont on peut vivre « . 

Le mariage, moment de réunion de la famille, petite société avec sa propre histoire et ses règles.

Le mariage, moment de réunion de la famille, petite société avec sa propre histoire et ses règles.

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