Entre rationalisme et subjectivisme, dérives du monde moderne

« La lutte contre l’idéalisation est la lutte contre la rationalité » (ChomskyDialogue avec Mitsou Ronat)

Par cette citation placée en exergue de cet article, je tenais à montrer sur quoi s’appuie ma réflexion du jour. Au nom de la science, au nom du sens de l’Histoire et du Progrès, notre société tend à effacer toute différence, toute idéal. Ce qui est important et qui doit devenir la règle, c’est ce qui existe, pas ce qui devrait exister. Mais je m’inscris en faux contre cet état d’esprit.

Dans notre société, la raison l’a emporté sur le bon sens. La sagesse populaire a été sacrifiée sur l’autel de la science et l’expérience commune rejetée au profit d’expérimentations spécialisées. Enfin, je dis la raison, mais l’usage est abusif. Il s’agit plutôt de rationalisme. Car de la rationalité exaltée par les philosophes et les penseurs de notre civilisation, nous avons extrait une notion, celle de la logique, et nous l’avons érigée en absolu. Elle est ainsi devenue l’aune de toute réflexion. Un discours est valable si et seulement si la logique est respectée. Peu importe le reste. L’analyse des prémisses? Evacuée. En nous focalisant uniquement sur le raisonnement, nous avons oublié que la science devait nous expliquer le monde. En faisant de la logique le centre et le but de toute pensée, nous avons écarté le rôle crucial de la réalité des objets d’étude et leur singularité. Nous avons développé une réflexion autocentrée et non plus dévolue à l’explication d’un phénomène. Nous avons désincarné nos réflexions, car nous ne sommes jamais revenu comparer nos analyses à la réalité concrète de nos objets d’étude.  C’est ainsi que nous avons abandonné le bon sens. Nous le disions imparfait, et certes il l’était, car adapté à telle société dans tel contexte. Nous avons voulu mettre en place de grands principes, décliner de grandes idées universelles qui englobent toute l’humanité, tous les phénomènes… Bref, un principe qui ne soit pas divin, mais qui explique tout. Mais ce faisant, nous avons oublié que nous sommes fait d’une âme et d’un corps. Nous avons, comme les Grecs de l’Antiquité, préféré l’âme, l’esprit, au corps que nous trouvions trop vil et qui nous ramenait sans cesse à nos faiblesses et à nos limites.

La France tient une grande part de la responsabilité de cette évolution. Il ne faut pas oublier que c’est elle qui a exalté les grands idéaux de liberté, d’égalité, de fraternité. C’est elle qui a popularisé la notion d’universalité de la condition humaine à travers sa Déclaration Universelle des droits de l’Homme. Une telle démarche est tout à son honneur. Sauf qu’elle aussi était désincarnée. La Révolution française a oublié qu’elle avait à faire à des hommes et non à des machines ou à des animaux. Et tous ces nobles idéaux et ces bonnes intentions ont été aussitôt foulés aux pieds des soldats partis imposer ces bonnes paroles par le fer et le sang au mépris des peuples et des citoyens eux-mêmes. La fin justifiait selon eux les moyens. Il fallait impérativement inculquer les principes de  la République libératrice aux citoyens récalcitrants, non par intérêt, mais pour leur bien, fût-ce par la violence la plus innommable. La nouvelle Inquisition laïque et républicaine a donc écrasé impitoyablement toute opposition au nom de ses idéaux de liberté et d’égalité. Elle a dénié à ses citoyens le droit de conserver leur patrimoine et les traditions ancestrales au nom de l’égalité. Les spécificités locales apportées par l’Histoire, la géographie et les activités humaines parfois multiséculaires ont été balayées au nom d’une nécessaire remise à niveau de tous les hommes afin de faire advenir l’Homme Nouveau, libéré des entraves d’une société oppressive.

La Déclaration Universelle de droits de l'homme. De grandes idées qui, d'un statut d'idéal vers lequel tendre, vont devenir un absolu néfaste, un carcan.

La Déclaration Universelle de droits de l’homme. De grandes idées qui, d’un statut d’idéal vers lequel tendre, vont devenir un absolu néfaste, un carcan.

Tout cela semble assez loin du titre de mon article, il est vrai. Et pourtant c’est là l’origine des dérives que je veux dénoncer. Nous vivons en effet dans une société où la raison devait chercher à expliquer le monde mais la science impose désormais sa logique implacable et froide au monde. Nous sommes passés d’un monde raisonné à un monde rationaliste soumis à la dictature de la raison où le hasard et la différence n’ont plus leur place. C’est assez violent comme analyse, je vous l’accorde. « Dictature de la raison », cela semble un peu improbable, et pourtant. Dans ce monde, le singulier n’a plus sa place. Il ne peut exister qu’inclus dans un ensemble donné et délimité. La personne est elle aussi niée, cédant la place à des situations individuelles issues d’une catégorie donnée. Tout ce qui ne rentre pas dans une catégorie est immédiatement éliminé. Toute anomalie est pourchassée et rentrée de force dans un cadre rationnel et rassurant. Il y a donc un véritable processus de purification en cours, à l’instar de ce qui se passe dans le film Tron Legacy, de Joseph Kosinski. Dans ce film, des êtres sont apparus dans la Grille, monde parfait qu’aurait du être ce monde informatique. Des êtres dont nul ne connaît la provenance et la nature. Aussitôt, CLU entreprend de les faire disparaitre, fidèle à son rôle de gardien du monde parfait. C’est ce processus qui est à l’oeuvre dans notre société. Des personnes, sans doute bien intentionnées, cherchent à faire advenir un monde parfait, « un monde où tout le monde s’aimerait enfin » dirait Zazie. L’égalité règnerait dans ce monde libre et fraternel. Il n’y aurait plus ni guerre, ni souffrance ni maladie… Sauf que ce monde n’existe pas! Non que les hommes ne doivent pas tendre vers cet idéal, non qu’ils ne doivent travailler à ce qu’il devienne une réalité. Mais simplement l’homme étant imparfait et libre (non-déterminé), il façonne un monde à son image, c’est-à-dire imparfait. Voilà ce que le bon sens et la sagesse populaires tentaient de corriger, certes imparfaitement, mais en donnant des solutions concrètes à des problèmes concrets du quotidien. Cette sagesse se guidaient sur un idéal de l’Homme pour progresser. Notre société a lutté contre cet idéal au nom d’un idéal plus grand qui voulait libérer l’homme des servitudes de son corps, oubliant que « L’homme n’est ni ange, ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête » (Pascal, Pensées)

Tron Legacy. Le créateur face au gardien de la perfection du monde informatique. Le monde parfait n'existe pas. Nous ne sommes pas des clones ou des cyborgs asexués, mais des êtres libres et uniques.

Tron Legacy. Le créateur face au gardien de la perfection du monde informatique. Le monde parfait n’existe pas. Nous ne sommes pas des clones ou des cyborgs asexués, mais des êtres libres et uniques.

Cependant, tout excès appelle son contraire, et notre pays est tout autant la proie du rationalisme que du subjectivisme. Nous en arrivons même à un point où certains en viennent à nier une approche rationnelle du monde et de la recherche scientifique pour lui préférer une analyse purement subjective, fondée sur la relativité des civilisations et des pensées. Une telle démarche s’est construite en réaction au rationalisme, mais aussi dans la suite logique de ce rationalisme. En effet, dire que tout ce qui est logique est vrai revient à dire que tout est relatif. Tout ce qui est logique est d’une égale vérité. Chacun peut donc posséder sa propre vérité, puisque la vérité a disparu au profit des vérités individuelles. L’émotion elle-même, un des aspects les plus subjectifs de notre psychisme, est érigée en vérité en soi, sans apport de la raison. Raison et émotion sont strictement séparés comme s’ils se suffisaient à eux-mêmes et ne pouvaient s’enrichir mutuellement. Une telle attitude reviendrait à dire que nous sommes tous schizophrènes, avec une personnalité compartimentée en fonction les situations ou les environnements! Non l’homme est une personne. Pas un assemblage d’attitudes et de pensées! Bref, notre société joue, ou plutôt est emprisonnée sur les deux tableaux. La science nous dicte ce que nous devrions faire, et nous fait vibrer à la simple évocation des grands idéaux de liberté, d’égalité et de paix mondiale. Les médias et notre monde dominé par l’image nous poussent dans nos retranchements émotifs en nous présentant un pauvre enfant sous-alimenté, ou deux personnes homosexuelles tabassées, ou que sais-je encore qui nous montre que notre société est perfectible. Peu importe que l’arrière-cour soit sordide, que les combats au nom de l’égalité ou de la liberté soient mus par des raisons purement intéressées et matérielles: si c’est pour la liberté, tout débordement, tout crime est pardonné, absout. On veut bien fermer les yeux sur les viols commis par les forces de libération syriennes, car ils combattent pour libérer un peuple opprimé par un dictateur. On veut bien fermer les yeux sur les violences des relations homosexuelles, car les personnes ayant des attirances homosexuelles revendiquent l’égalité des droits. Peu importe donc la vérité du combat et ses turpitudes. Le tout est d’être dans le bon camp, celui de l’égalité et de la liberté.

Ces deux conceptions du monde tout aussi éloignée l’une que l’autre de l’idéal de la mediocritas (juste milieu) antique sont finalement toutes les deux complètement déconnectées de la réalité. Elles nient l’Homme, sa singularité et sa spécificité dans le monde vivant. Elles se dirigent toutes les deux vers une déshumanisation de l’humanité. La première tend vers un cyborg, voire un pur esprit asexué, délivré de toute contrainte physique. La seconde ne voit l’Homme qu’au travers de ses pulsions et de ses sentiment, le réduisant à la part animale de son être. Toutes les deux scindent donc l’homme en deux, avec d’un côté son esprit, de l’autre son corps, toutes deux niant son âme. Aucune ne prend la totalité de l’homme en compte. A nous d’en prendre conscience et de changer notre vision du monde. Pour finir, je vous livre brute cette citation de H. Marcuse tirée de L’Homme unidimensionnel:

« Le nouveau conformisme, c’est le comportement social influencé par la rationalité technologique ».

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Une réflexion sur “Entre rationalisme et subjectivisme, dérives du monde moderne

  1. […] J’ai bien cru ne jamais trouver de citation à placer en exergue de mon article ; mais j’ai retrouvé dans mes papiers ce beau passage de Saint Exupéry qui correspond tout à fait à mon sujet. En effet, lors d’une discussion, je me suis retrouvé dans un dialogue de sourd à cause de points de vue irréconciliables avec mon interlocuteur ; je me suis finalement rendu compte que lui voyait des individus là où je voyais des personnes. Il m’a donc semblé utile et pertinent de creuser un peu ces deux notions. Cet article vient d’ailleurs compléter un article antérieur : Entre rationalisme et subjectivisme, dérives du monde moderne. […]

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